La tête ailleurs

Création printemps 2022 au Gallia-Scène conventionnée de Saintes

Jeune Public à partir de 8 ans

texte Gwendoline Soublin
avec (distribution en cours)
co-production (en cours) Le Gallia-Scène conventionnée de Saintes, Le Totem-Scène conventionnée art, enfance, jeunesse d’Avignon

 

 

    « Petit, on m’a toujours fait remarquer, de manière négative, que je rêvais, que j’étais dans les nuages, qu’il fallait redescendre sur terre. Pendant très longtemps je n’ai pas compris pourquoi on me disait cela, et je dois avouer que je ne comprends toujours pas. »

    C’est au cours d’une discussion à trois qu’émergent ces paroles de Julien. Et d’ailleurs, Marie et Thomas ne comprennent pas non plus cette nécessité viscérale qui poussent certains adultes à nous clouer au sol dès notre plus jeune âge.

    On se dit qu’heureusement, nos rêves ont tenu bon et, aujourd’hui, nous sommes heureux.se de passer notre temps à essayer de leur donner forme dans nos spectacles.
    Nous avons dès lors commencer à échanger autour de l’imaginaire…

    Nous sommes tous les trois intervenant.e.s auprès de lycéen.ne.s et nous entendons, depuis plusieurs années maintenant, cette phrase redondante lorsque l’on propose un thème d’improvisation, ou bien lorsque l’on fait une proposition de jeu : « J’ai pas d’imagination ».
    Cela sort comme une phrase réflexe : « J’ai pas d’imagination ». Sans même avoir été réfléchie, sans même que l’être humain l’ayant prononcée ne se soit donné la chance d’essayer quelque chose…

    L’envie, le rêve, la folie, l’absurde : morts dans l’œuf, anéantis avant même d’avoir éclos.

    Nous avons envie de questionner tout ça. Questionner les rêves et notre capacité à rêver. On se demande si, à l’heure actuelle, les enfants rêvent, s’ils se projettent dans l’avenir avec des rêves plein la tête. Le désenchantement nous envahit-il de plus en plus jeune ? Est-ce que le monde qui s’agite autour de nous empêche les enfants de rêver?

    Comme si rêver était le nouveau luxe.

    Cette discussion, nous l’avons eu en janvier 2020, quelques semaines avant la « grande parenthèse mondiale ». Aujourd’hui, forcément, elle résonne différemment mais l’envie est toujours la même. Peut-être même d’autant plus forte.

     

     Marie, Julien, Thomas

     

    “Les doux rêveurs, les Don Quichotte, les frappés de poésie, les hurluberlus, les « dans leurs têtes », les fantasques, les rêveurs introvertis, les neuroatypiques, voilà autant de termes pour désigner celleux que la société considère avec une tolérance suspecte et dont le point commun est d’adopter face au monde une attitude/une pensée non conventionnelle.

    Dans notre société occidentale le tout-commun célèbre le «réel cru», s’en gargarise jusqu’à l’étouffement tant et si bien que le mot pullule partout et n’importe comment – ce soit disant réel pragmatique qui n’existe pas et n’existera jamais, on le sait bien.

    Pendant l’enfance a contrario l’imagination est plus souvent valorisée. Alors que se passe-t-il donc pour que la plupart des adultes l’excluent progressivement de leurs vies ? Pourquoi des jeunes étudiant.es, lorsque je leur demande d’écrire une fiction sur une personne « réelle », s’offusquent en prétendant que la fiction trahira la personne choisie ? Qu’est-ce qui pose problème dans le fond avec cette imagination-fiction qui se frotte au « réel » : sa propension révolutionnaire ? Sa capacité à créer du désordre, à désarmer nos règles, nos cadres ? L’imagination, en somme, n’est-elle pas une possible bombe qui, en explosant, vient déstabiliser les pourtours normatifs, les paroles prêtes à l’emploi, pour proposer une salutaire trouée dans nos marbres-vérités ?

    On réduit trop souvent l’imagination à cette capacité que la plupart d’entre nous possèdent d’inventer des choses farfelues. On la confond trop souvent avec le mensonge. Or il ne s’agit pas de cela. Ni de fantaisie ni vérité ni de mensonge, mais d’autre chose. L’imagination est plus indocile, plus politique. Elle ne se réduit pas au champ du vrai et du faux. En investissant nos pensées, nos actes, l’imagination redéfinit le monde.

    Aussi je voudrais, à l’occasion de l’écriture de ce texte jeunesse commandé par la compagnie du Dagor, redonner modestement à l’imagination ses lettres de noblesse, la départir de ses loques bon enfant et naïve, pour raconter en quoi elle peut nous empuissanter. Sans imagination il n’y a effectivement pas de futur souhaitable. Pas d’échappée. Pas d’alternative dans nos temps troublés. Pas davantage de refuge.

    Alors, pour l’instant (puisque je ne sais pas encore), disons que ce pourrait être l’histoire d’un.e enfant d’aujourd’hui que la société cherche toujours à ramener « les pieds sur terre » et dont l’imagination fertile est étouffée. Jusqu’au jour où cette même imagination conspuée devient le remède à un mal contemporain qui court. Le désenchantement, peut- être ?”

    Gwendoline Soublin